Texte écrit par Henry Guette, critique d’art, pour l’exposition Milieux mondes au Dôme de Saumur, juin 2026.
Jaillissement de la multitude.
L’image est sombre, du noir comme toile de fond, est-ce la nuit ou bien seulement l’obscurité d’un sous-bois ? des touches de vert, plusieurs sortes de verts, éclairés avec contraste, on pense à un clair-obscur photographique, est-ce un mur végétal ? ça monte ou ça descend ? on ne sait pas mais on distingue des lianes, des feuillages enroulés, des sortes de grappes à petites fleurs qu’on dirait blanches, où sommes-nous ? qu’importe, mais si, on le sait bien, puisque c’est indiqué, Mauves-sur-Loire, voilà, on y est, sur les bords, les rives de la Loire, ce fleuve qui se voudrait toujours sauvage, on le répète avec une angoisse secrète, est-il toujours aussi farouche, mal embouché ? mais non, je l’ai vu hier, presque vide, miroitant au vif soleil de juin, à plat sous le vol tranquille du héron cendré, et qu’est-ce qu’on fait ? on observe, le dos au fleuve, à l’écoute de tous les vivants.
Dans l’ensemble Recife, les photographies de Cécile Genest parcourent des espaces restreints, des lieux minuscules et anonymes, des parcelles de vie, des territoires ordinaires, troubles a-t-elle noté un jour, des marges incertaines, c’est cela le sens de trouble, quand l’eau et les terres ne sont pas démêlées, dit Pierre Michon, parce que le Tohu et le Bohu sont toujours là-dessous, c’est bien ce qui hante Cécile Genest, ce monde ancien, géologique qui git sous ses pieds et ceux de sa chambre photographique, elle le fixe, le perce, s’obstine à capter ce qui demeure de la lutte menée aux temps obscurs, tant bien même ce qui pointe, le lierre triomphant, le gaillet gratteron ou le feuillage de narcisse, semblerait indiquer que tout est calme ici, alors pourquoi ne circule-t-elle pas ? que veut-elle nous faire voir à la fin sur les rives du fleuve, ou en retrait parce qu’il ne fait guère de doute que cette stratification du végétal, broussaille d’oseille crépue ou de menthe aquatique, grande cigüe, s’abouchant avec le sureau ou le frêne, s’immisce, se faufile en douce dans les boisements alluviaux des boires de Loire abandonnés par les hommes qui ont laissé rejaillir la multitude.
Car voici la ronce sur l’île Mureau en Béhuard, genre Rubus, dont on pourrait faire remonter les ancêtres aux temps lointains du crétacé, n’a-t-elle pas connu le grand chamboulement de la faune et de la flore ? des espèces sont apparues, comme la ronce, et même si c’est une hybride, elle lance toujours ses tiges traçantes et épineuses, marcottant silencieusement, c’est pour cela qu’elle intéresse Cécile Genest, et l’aubépine, genre Crataegus, encore un témoin, une archive du passé, du patrimoine enfoui dans les taillis, comme elle l’est dans la mémoire de Marcel Proust longtemps après ses promenades du côté de Méséglise, par le chemin « tout bourdonnant de (son) odeur », mais ici, toujours sur l’île Mureau, que distingue Cécile Genest ? si ce ne sont les temps géologiques affleurant dans le paysage.
Alors Cécile pose sa chambre photographique devant la grande aubépine, bien frontalement, tout contre pour ne rien perdre, concentrée, entend-elle les chants des oiseaux qui s’entremêlent dans la haie vive comme s’enchevêtrent les plantes sous ses pieds ? elle s’encapuchonne de son voile noir, et sur le dépoli du verre, saisit ce qui se présente, les tressaillements des fleurs sous la brise qui s’est levée, le noir mystérieux du fond et l’éclat joyeux des corymbes, c’est précisément à cet endroit, à ce moment, qu’elle nous invite à regarder de plus près, cela se passe sous nos yeux écarquillés, dans le silence des images, un recommencement du monde.
Yannick Le Marec